Les portes

 
Entreprise « Émile serrurerie » Ah, il en était fier l’Émile de sa petite entreprise, quarante ans d’existence, c’est quelque chose ! Maintenant il est en retraite l’Ancien ! Mais Émile ne faisait pas que la serrure, il réparait également les portes, toutes les portes. Les portes… c’est sa passion, comme d’autres collectionnent les timbres, lui, il entasse les portes, en chêne, des grandes, des petites, des portails. Son petit entrepôt en est rempli ! Elles sont rangées, classées par la taille, par les dates, étiquetées, bichonnées. Ah ! ! Il les aime… ses portes, plus que la Lucienne.
Oh ! Vous la connaissez surement cette vieille peau, une chieuse de première, acariâtre, aigrie, lui interdisant tout. Alors, notre Émile se réfugie vers ses trésors, à soixante-quinze ans, il a quand même bien droit à sa tranquillité.
Et aujourd’hui c’est son anniversaire, il sait bien que ce n’est pas la Lucienne qui va le lui souhaiter. Donc après avoir acheté son petit journal et bu son petit verre de rouge chez Robert, au café du coin, il se rend tout guilleret dans sa caverne d’Ali baba. C’est décidé ! Il passera la journée avec ses portes. Mais s’il savait… l’Émile ce qui l’attend, il en mangerait sa vieille pipe en bois et avalerait sa casquette. Une surprise énorme, quelque chose d’inimaginable, personne ne voudrait y croire et pourtant ….
Et pourtant, en poussant la porte du vieil hangar qui lui servait d’entrepôt, il entendit des voix, des graves, des aiguës, lui chantant « happy birthday ». Surpris, étonné, lui qui-avait très peu d’amis, lui qui était un vieux solitaire, la chose était impossible, devenait il sénile ? ? ? Machinalement il enleva sa casquette et se gratta la tête d’un air dubitatif «Crévindiou » !! ! « Qu’est ce c’est-y cette sorcellerie ?? ? ? »
Du regard, il fit le tour de son dépôt, mais personne, seulement ses vieilles portes, mais les voix continuèrent de plus belle. Puis, l’une d’entre elles prit la parole, c’était une solide porte en chêne, avec de la ferrure et un énorme judas, une porte pleine d’assurance, car on sentait là une grande Dame à qui les hommes ne faisaient pas peur. Et pour cause, à l’époque elle était la porte d’entrée d’un bordel réputé de Paris, le « One Two Two » pour ne pas le nommer, c’est pour vous dire, elle n’avait pas froid aux yeux. Bref, elle prit donc la parole : « Mon cher Émile, depuis quarante ans, vous vous êtes occupé de nous avec amour et passion, vous nous avez consacré du temps, de l’affection. Sans vous, nous aurions toutes été mises au rebut, Monsieur Émile nous vous remercions !
Pffff !! ! Perturbé l’ancien et heureusement qu’il a encore le coeur costaud, il s’en jeta un p’tit derrière le gosier, histoire de se remettre de ses émotions. Puis la porte maquerelle reprit la parole, nous nous sommes déjà rencontré l’Émile, vous vous souvenez ? ?  Mais si rappelez-vous, en 1958… Eh oui ! ! ! Vous m’avez poussé, en venant voir les filles ! ! ! La p’tite rousse qui vous plaisait tant, ah ! Vous l’aimiez bien celle là ! Cela fait un bail… hein ! ! ! Rassurez-vous ! La Lucienne n’en saura rien !
Bon allez ! Je vais faire les présentations. Commençons par notre vétéran, le vieux portail en fer forgé, là-bas au fond, celui que vous avez entièrement gratté et remis à neuf ! Et bien, il était à la bastille. Des révolutionnaires l’ont escaladé, certains ont péri sur lui, il a même vu passer le roi ! Et la petite porte là au fond, elle n’a l’air de rien et ne paie pas de mine.
Pourtant, grâce à elle, au cours de la dernière guerre, des maquisards ont pu prendre la fuite, elle s’est même bloquée pour empêcher la gestapo de les poursuivre et on ne l’a jamais décoré. Et la taciturne, dans le coin, celle en fer avec des gros barreaux, c’était la porte de la cellule des condamnés à mort. On peut dire qu’elle en a vu, « Buffet, Djandoubi, Ranucci ». Elle a entendu leurs derrières paroles, vu leurs larmes, leur peur, c’est pourquoi elle ne cause pas beaucoup ! Ne dit-on pas aimable comme une porte de prison ! Il y a beaucoup de souffrance en elle… Je n’ose à peine vous parler de la grande à double battant, à droite, une porte d’église, il faut reconnaître qu’elle nous gonfle avec ses bondieuseries , le bien, le mal, elle n’arrête pas et moi la morale, cela me passe au-dessus ! Et celle-là, ma préférée, elle était porte ouverte sous un porche dans une ville quelconque, elle a vu naitre de belles histoires et tout particulièrement une qui m’a beaucoup touchée, une de ces histoires d’amour qui naisse comme cela, une bousculade du destin ! J’hésite à vous parler de Latrine : par contre celle là on peut dire qu’elle en a vu, des longues, des courtes et j’en passe. Voyez l’Émile, nous avons tous une histoire, je vais continuer à vous les conter, nous avons toute la nuit n’est-ce pas ? Et le vieux passa la plus belle nuit de sa vie, non pas dans les bras d’une femme, mais en compagnie de ses portes bien aimées. La Lucienne pouvait bien attendre, des femmes il s’en moquait…

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Commentaires

Yvette Toute une vie de labeur, c’est beau

Que c’est beau , quelle belle leçon de vie .. Les portes se ferment mais sont aussi destinées un jour à s’ouvrir ..

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